Partager l'article ! 2ème catéchèse : l'homme à la rencontre de Dieu: L’espérance de Job Le livre de Job est un dra ...
L’espérance de Job
Le livre de Job est un drame : son intrigue avance essentiellement par la parole. Tout montre, en apparence, dans les discours – c’est-à-dire dans leur contenu – que Job désespère de sa femme, de ses amis et de Dieu…
Or c’est notamment par des actes de langage que l’espérance s’exprime, que s’exprime en tout cas la dimension dialogique ou relationnelle de la confiance inhérente à l’espérance. Le dialogue témoigne de l’espérance. Il convient donc de nous y attarder pour montrer cette rencontre, cette relation et ce dialogue de l’homme avec Dieu dans la figure de Job.
Parler n’est pas en soi un acte d’espérer. Mais « parler à » témoigne d’une espérance en acte. S’adresser à quelqu’un dans la parole suppose la confiance minimale que quelqu’un est là, que quelqu’un écoute, que quelqu’un comprenne et soit susceptible de répondre dans la non-violence. Le contenu du discours peut coïncider avec cette confiance en l’autre, mais il peut aussi entrer en conflit avec l’acte de langage : dire à l’autre « tu me fais mal », « je suis déçu par toi », « je n’espère plus rien de toi » exprime, dans son contenu sémantique – le dit – la défiance et le désespoir, mais comme acte de s’adresser à l’autre – ma femme, mes enfants, mes amis, mes voisins, mes confrères ou Dieu – ce dire à, ce parler à exprime cette confiance minimale qui est au fondement de l’espérance relationnelle.
Même dans l’altercation où la parole devient terrible, violente, subsiste un résidu de confiance et d’espoir, ne serait-ce que ceux de convaincre ou d’être entendu, de ne pas être anéanti dans l’échange. Bref, que la relation même tendue, houleuse, subsiste. Que le dialogue tienne encore, que la rencontre soit encore possible…
Inversement, renoncer à s’adresser à l’autre, c’est proprement désespérer. Quitter la relation consacre la défiance : ce n’est plus la peine de parler à l’autre. Vanitas, vanité ou cela est vain, « à quoi bon ? » On peut se tourner éventuellement vers le veau d’or ou vers des idoles « de bois qui ne parlent pas », vers son chien ou son poisson rouge…
Job va-t-il renoncer ? Job va-t-il rester dans son mutisme ?
X X X
Le silence attentif de Job
[Job 31, 35] Qui me donnera quelqu’un qui m’écoute ? Voilà mon dernier mot. Au Puissant de me répondre !
Oui, Job s’est résolu au silence. Un silence de rupture à l’égard des amis. Un silence de défi et d’attente à l’égard de Dieu. Comme jadis les fils d’Israël à Massa et Mériba parce qu’ils avaient accusé le Seigneur et par ce qu’ils l’avaient mis au défi en disant : « Le Seigneur est-il vraiment au milieu de nous, ou bien n’y est-il pas ? » (Exode 17,7). Job se tait car il attend la réponse de Dieu.
Le Job qui entre dans le silence n’est plus le même que celui qui s’était réfugié dans le silence des sept jours et sept nuits du prologue (Job 2, 13). Ce premier silence était d’enfermement dans la souffrance. Ce silence là est d’ouverture à Dieu. La provocation qui guide cette résolution à faire silence ne doit pas masquer l’espérance implicite à l’acte d’attendre une réponse de quelqu’un qui, forcément, est postulé présent – contrairement à l’expérience du désert pendant l’Exode –, quelqu’un qui est écoutant et capable de répondre. Ce silence, Job ne le conçoit pas comme définitif : il en sortira quand Dieu aura répondu. Job lui rendra compte alors de tous ses pas, et lui fera un accueil princier (Job 31, 37).
Il faut souligner une donnée essentielle du livre : Dieu se tait. Depuis les scènes d’audience avec le satan, Dieu est resté silencieux. « L’histoire continue. Et Dieu se tait. » Malgré les appels, les interpellations, les accusations. Après chacun de ses discours où Job après tout, s’est adressé à Dieu, et avec véhémence, Dieu aurait pu répondre. « Mais l’histoire continue. Et Dieu se tait. » Après chaque discours d’un des amis où, après tout, ils ont engagé Dieu en parlant de Lui, Dieu aurait pu répondre. « Mais l’histoire continue. Et Dieu se tait. ». La réalité est là : l’histoire continue. Job souffre et se lamente, interpelle Dieu. Et Dieu se tait. Continuellement et à chaque fois il aurait pu répondre, à la fin de chaque discours. Il ne l’a pas fait : silence continu et récurrent.
Mais Job reste dans l’ascèse de l’attente pure, de l’attente de la parole de Dieu. C’est une marque d’espérance.
Les discours d’Élihou
Après la solennelle intervention de Job, résolu au silence et défiant Dieu, intervient Élihou (ch. 32). Cette intervention ne bouscule pas la donne. La parole de d’Élihou – notamment la souffrance éducative – sera sans effet sur Job. Cette intervention colérique d’Élihou ne supportant pas l’abdication dans le silence ne change rien à la détermination de Job : il ne dira plus rien. Il n’attend plus rien de personne, sinon de Dieu : qu’il écoute et qu’il réponde ! Cette fois, Job ne rompra plus le silence. Il semble ainsi qu’aucune parole humaine ne puisse répondre aux questions et à la souffrance de Job…
Je profite du silence de Job pour faire une remarque très importante avant de voir ensemble la réponse de Dieu. Nous avions relevé le silence récurrent de Dieu. Dans notre monde tourbillonnant et allant de plus en plus vite, je crois que si nous n’entendons pas Dieu, c’est parce qu’il y a trop de bruits, du vacarme assourdissant même. À l’extérieur de nous comme à l’intérieur de nos têtes. Certainement que Dieu appelle, certainement que Dieu parle aujourd’hui à travers les signes des temps (CV II) et surtout à travers le cri des pauvres mais la Parole de Dieu reste couverte, submergée par tout le bruit que nous faisons. Aussi nous faut-il certainement passer par ce que Job expérimente : épuiser nos propres discours jusqu’à sa propre parole pour qu’enfin Dieu puisse prendre la parole et être au moins écouté. Car être compris est une toute autre affaire comme nous pouvons le voir avec Jésus…
X X X
La réponse de Yhwh
Job attend certes que Dieu sorte de son silence et prenne la parole, mais une parole consécutive à une écoute (31,35a), une parole qui soit une vraie réponse. À la fin des paroles de Job (31), la notion de réponse devient cruciale :
Ces trois hommes cessèrent de répondre à Job (32,1).
Ils cessèrent de parler, mais laissèrent par là-même Job sans interlocuteur, que ce soit pour contrer ses paroles excessives ou répondre à ses questions. Ne pas trouver de réponse. L’expression dépasse clairement la notion de simple prise de parole : ils n’avaient pas trouvé de quoi répliquer à Job, réplique qui eût le dernier mot, « laissant les torts à Dieu » (32,3).
Il n’y a pas de réponse. Voilà le drame, l’impasse à laquelle les amis ont conduit en cessant de parler à Job, en abandonnant la partie, en consacrant la rupture de la relation. C’est de cette impasse qu’Élihou veut délivrer les protagonistes. Il veut donner une « réponse ». Élihou s’est cru investi d’une mission, a cru pouvoir donner une réponse, surestimant ses forces, pensant pouvoir donner ce que Job attend désormais de Dieu seul. Mais dans la mesure où Job ignore les discours d’Élihou, ces « réponses » ne sont pas reçues comme telles. Pour Job, seule la Parole de Dieu peut revêtir un tel statut de réponse.
Et Dieu répond.
Était-il impensable que Dieu ne répondît pas ? L’absence de réponse de Dieu aurait bouleversé la dramatique de l’œuvre et aurait condamné Job au désespoir. Il est vrai, aussi que l’on pourrait se demander si le livre de Job, sans réponse de Dieu, aurait alors été rangé dans la Bible ? L’essence même des Écritures est d’être Révélation de Dieu, et principalement dans la parole. S’il est dès lors une « nécessité » à ce que Dieu parle, elle tient moins à la dramatique du livre de Job qu’à la cohérence des Écritures… Que Dieu réponde en personne atteste qu’il a bien entendu et compris la demande de Job. Il ne suffit pas que des hommes répondent, prétendument en son nom et même bien intentionnés. Il ne suffit pas qu’une voix off (la Sagesse – ch. 28) se fasse le porte-parole de Dieu à l’égard du genre humain : il faut que Dieu lui-même parle, et qu’il parle à Job. La mention de la tempête atteste qu’il s’agit d’une théophanie ; la parole de Dieu est une réponse ; c’est la première fois, depuis l’invective de sa femme (2,9), que le narrateur mentionne que quelqu’un s’adresse à Job.
En en restant à l’étude de l’acte de la parole, la réponse de Yhwh atteste que l’attente et l’espérance de Job n’étaient pas illusion. L’acte de s’adresser à Dieu postulait implicitement que Dieu existe, qu’il est présent tout au long de l’épreuve, qu’il écoute, qu’il est capable et veut répondre. Que son silence continu et récurrent ne signifiait pas pour autant son absence ou son inaction. L’espérance, même si elle peut donner des gages dans le présent, ne se vérifie qu’a posteriori : ce n’est que dans la réponse de Yhwh que Job sait qu’il ne s’est pas trompé dans son attente et dans son silence.
L’acte de parole de Dieu lève aussi un voile sur l’espérance de Dieu. En effet, si l’acte de « s’adresser à » suppose bien l’espoir et la confiance que l’autre existe, écoute, est capable d’entendre, de comprendre et de répondre, il faut postuler de semblables présupposés dans la réponse de Dieu à Job. Dieu, dans l’acte même de lui répondre, postule que Job est là, présent, capable de l’entendre, de le comprendre, de communiquer avec lui. Dieu espère l’homme. Bien sûr on peut objecter que pour Dieu il n’est nulle espérance puisqu’il est toute-connaissance : point n’est besoin d’espérer quand on sait. Dieu ne pourrait espérer que Job l’entend, parce qu’il sait que Job l’entend. La connaissance remplace l’espérance. Toutefois cette toute-connaissance de Dieu, attestée par les Écritures et par le livre de Job, doit encore se conjuguer avec la liberté humaine, dont témoignent tout autant ces mêmes Écritures et le personnage Job lui-même : il n’est pas un pantin. Comment acceptera-t-il la réponse de Dieu ? L’acceptera-t-il ? Ici encore, pas de nécessité dramatique : plusieurs suites sont possibles. Dieu connaît son serviteur (1,8 ; 2,3), lui fait confiance et s’est engagé pour lui. Mais tout n’est pas joué d’avance. Dans l’avenir reste quelque chose qui n’est pas déterminé d’avance, qui définit l’espace même de l’espérance de Dieu.
L’homme « capax Dei »
Si la réponse de Dieu révèle Dieu et son espérance, elle révèle quelque chose de l’homme qui l’a appelé, qui a crié sa colère et son incompréhension vers lui. La tradition patristique dit que l’homme est capax Dei, capable de Dieu [1]. C’est ce que l’attitude de Job, en appelant à Dieu, affirme dans un acte de foi et d’espérance. C’est ce que Dieu confirme par sa réponse. Même s’il rappelle Job à plus d’humilité, somme toute à sa juste place de créature, il le confirme dans sa nature d’être humain capable d’entrer en dialogue avec son Dieu. La théologie de l’homme « capax Dei » va certes plus loin. Elle dit que la nature humaine créée destine l’homme, le rend apte, dans son être même blessé, d’être pêcheur, à partager la vie divine qui lui sera offerte. L’homme est fait pour Dieu. Une doctrine qui ne prétend rien enlever ni à la gratuité du geste divin qui a voulu cela et rend seul la réalisation effective ni à la liberté humaine, mais qui entend dire que l’homme rencontrera dans cette offre et ce don l’accomplissement d’un appel inscrit dans son être, dans sa chair… La théologie de l’homme capax Dei va jusqu’à la divinisation. Le livre de Job ne s’engage pas si loin, mais campe un homme capable de trouver un langage adapté à Dieu, et capable de comprendre la parole de Dieu qui lui est adressée, comme le manifeste la réponse de Job.
X X X
La réponse de Job
Job a dit son dernier mot (ch. 31, v. 35). L’intervention d’Élihou n’a en rien changé son ferme propos de se taire. Si Job reprend la parole après le premier discours de Yhwh, c’est pour contester la valeur de sa propre parole, passée et à venir. Passée : « j’ai parlé à la légère. » À venir : « que te répondrai-je ? » La disqualification de sa parole est telle qu’à l’avenir, il est préférable de se taire : « je mets ma main sur ma bouche », « je ne répliquerai plus », « je n’ajoute plus rien. » Au non-savoir est approprié le silence.
Cette réponse ne satisfait pas Dieu puisque celui-ci reprend la parole (40,6 - 41,26). La seconde réponse de Job rappelle la première par son aveu d’ignorance. S’il commence par dire « je sais », c’est pour confesser la toute puissance de Dieu (42,2). Mais toutes ces merveilles, ces choses extraordinaires que Dieu lui a fait voir, il doit bien avouer qu’il ne les comprend pas et ne les connaît pas. Toutefois, cette double reconnaissance, de la toute-puissance de Dieu et de la limitation de son propre savoir, ne le condamne pas au mutisme : il parlera à Dieu pour l’interroger – et non plus pour le contester – afin que Dieu l’instruise.
Écoute donc, et moi je parlerai,
Je t’interrogerai et tu me feras savoir (42,4).
La parole de Dieu, à l’ouverture de ses deux discours, était ironique : qui donc est Job pour que Dieu l’interroge et que Job l’instruise ? Job a compris la leçon, il a retrouvé sa place d’homme en face de Dieu, un juste rapport entre lui et Dieu. L’homme pose les questions et Dieu enseigne, en maître de sagesse. Et si Éliphaz (15,17) et surtout Élihou, se sont couronnés maîtres de sagesse – « Écoute-moi : fais silence, et je t’enseignerai la sagesse » (33,33) –, c’es Dieu seul que Jacob interrogera pour se laisser instruire.
La parole de Dieu a changé Job en le restaurant dans sa capacité de et son désir de parole et donc de dialogue. Peut-être pas un dialogue de frères, d’amis ou d’égaux, mais un dialogue de maître à disciples.
La réponse de Dieu a toutefois modifié quelque chose dans l’attente de Job. Sa parole adressée à Dieu sera moins accusatrice qu’interrogatrice ; plutôt que d’exiger que Dieu lui rende raison, Job demandera qu’il l’instruise. Au Dieu juge, sommé de lui rendre raison, a fait place le Dieu sage, appelé à lui donner la sagesse.
Si Job s’est fait accusateur de Dieu, jamais il n’a fait de ses griefs une raison de rupture : c’est la poursuite du dialogue qu’il recherchait, c’est une réponse de Dieu qu’il attendait. Sur cette capacité de Dieu à entendre l’homme souffrant et à répondre, il ne s’est pas trompé. Son espérance n’était pas vaine. Si l’homme est capax Dei, Dieu est aussi capax hominis. Dieu ne reste pas un étranger ou une énigme pour l’homme. La théologie, ou plutôt et d’abord la Bonne Nouvelle, de Dieu capax hominis va certes plus loin que celle du livre de Job, puisqu’elle va jusque l’Incarnation : le Dieu de l’humilité, de celui qui s’abaisse pour prendre figure humaine, est aussi celui qui en est capable, capable de se faire chair et d’entrer dans l’humanité. Avec le drame du livre de Job, s’affirme la réalité que Dieu entre dans le langage humain, qu’il est capable d’entendre et de répondre. Job l’a espéré, dans sa magnifique évocation du shéol – le séjour des morts, « l’homme qui meurt a-t-il revivre ? », (14,13-17). La réponse de Dieu a exaucé cette espérance.
Il faut mesurer à sa juste valeur l’audace de Dieu : Dieu parle à Éliphaz, qui parle à Job, qui prie Dieu pour Éliphaz et ses amis. Le ch. 31 s’était achevé sur la rupture consommée entre Job et ses amis. L’intervention d’Élihou n’y avait rien changé. Mais après la théophanie, la parole de Dieu recrée des liens entre eux. Une parole divine qui rétablit une confiance pas banale : celle de croire, comme Job, que la parole d’autrui peut porter celle de Dieu, et celle de croire, comme Éliphaz, que son ancien ennemi peut intercéder pour lui.
Pour conclure, notons que l’espérance de Job est personnelle, individuelle même. Personne ne se met de son côté pour dire « nous » et espérer avec lui. Et Job ne s’associe avec personne pour dire « nous » et espérer ensemble. Il faudra attendre la venue de Jésus pour qu’il y ait une espérance commune :
Quand vous priez, dites : « Notre Père… »
À qui irions-nous Seigneur ? Tu as les paroles de la vie éternelle !
N’est-ce pas en ton nom que nous avons prophétisé, chassé des esprits mauvais et accompli des miracles ?
Aie pitié de nous, Fils de David !
Est-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ?
Maître, nous voudrions que tu nous fasses voir un signe…
D’où nous viendra-t-il dans un désert assez de pain pour rassasier une telle foule ?
Ces derniers venus n'ont travaillé qu'une heure, et tu les traites comme nous, qui avons supporté le poids du jour et la grosse chaleur.
Rabbi, il est bon que nous soyons ici. Dressons trois tentes : une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie…
Celui qui n’est pas contre nous est pour nous.
Eh bien ! Nous, nous avons tout quitté pour te suivre ! Qu’adviendra-t-il de nous ?
Augmente en nous la foi !
Allez nous préparer la Pâques, que nous la mangions…
Jérôme Delsinne, cm
Limoges, le 7/12/2011