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Le chrétien homme de la Mission
Le chrétien à la rencontre du monde
Pour introduire :
Quand on découvre une personne, un livre ou un film marquant, la réaction la plus spontanée est d'en parler à son entourage. Les informations les plus précieuses ne circulent-elles pas souvent de bouche à oreille ?
Mais quand il est question de découvertes spirituelles ou d'appartenance religieuse, nombre de chrétiens s'en tiennent plutôt à la réserve. Peut- être est-ce à cause d'une mauvaise compréhension de la laïcité qui réduit le religieux au « privé », comme s'il relevait uniquement de l'intime et de « moments » réservés.
La foi serait-elle seulement un genre d'affiliation, plus ou moins flexible, à un mouvement parmi d'autres ? Il suffirait alors d'un acte de présence — de temps en temps — pour en être encore reconnu membre : un mode d'appartenance minimum en quelque sorte... Ou bien la foi est-elle le fruit d'une rencontre personnelle unique, qui illumine et donne sens à la vie ? Dans ce cas, est-il possible de garder cette Bonne Nouvelle pour soi ?
Chaque année, au mois d’octobre, l’Eglise nous invite à réfléchir et à prier pour la Mission Universelle. En 2011, cette semaine se situait du 16 au 23 octobre. A l’occasion de cette invitation, le pape adresse un message. Je reprends quelques éléments de l’introduction de ce message :
« Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie » (Jn 20,21)
« Renouveler l’engagement d’apporter à tous l’annonce de l’Evangile…, c’est le service le plus précieux que l’Eglise puisse rendre à l’humanité et à chaque personne à la recherche des raisons profondes pour vivre en plénitude leur existence. C’est pourquoi cette même invitation retentit chaque année lors de la célébration de la Journée mondiale des missions. L’annonce permanente de l’Evangile, en effet, vivifie également l’Eglise, sa ferveur, son esprit apostolique, renouvelle ses méthodes pastorales afin qu’elles soient toujours plus appropriées aux nouvelles situations — même celles qui exigent une nouvelle évangélisation — et animées par l’élan missionnaire :
« La mission renouvelle l'Eglise, renforce la foi et l'identité chrétienne, donne un regain d'enthousiasme et des motivations nouvelles. La foi s'affermit lorsqu'on la donne ! La nouvelle évangélisation des peuples chrétiens trouvera inspiration et soutien dans l'engagement pour la mission universelle. » (JP II, La mission du rédempteur, n°2) »
I. Nature : Lorsque nous disons que le chrétien est homme de la mission de quoi parlons-nous ? De quoi s’agit-il ?
- On entend souvent parler d’« une mission diplomatique », « une mission scientifique dans les régions polaires », « un missionnaire de la paix », « la Société des missions étrangères »...
- La mission renvoie étymologiquement au verbe latin
mitto, «envoyer». Dans le christianisme, Dieu a réconcilié le monde en lui envoyant la personne de son Fils ; et à son tour, le Christ envoie ses disciples aux extrémités de la terre pour faire connaître la bonne nouvelle du salut au monde : « Comme mon Père m'a envoyé, je vous envoie. » (Jn 20,21)
- A la fin de l'évangile de Matthieu, Jésus dit : « Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre. Allez donc ! De toutes les nations faites des disciples, baptisez-les au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit, et apprenez-leur à garder tous les commandements que je vous ai donnés. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde. » (Mt28, 19-20)
- Ceci explique que l'Eglise tout entière est missionnaire et que l'évangélisation du monde incombe à tout le peuple de Dieu. Tous les baptisés sont envoyés dans le monde, et certains d'une manière spéciale, pour y vivre comme témoins et comme apôtres. Lorsqu'on a découvert l'Evangile, on veut le partager. L'Evangile ne construit pas une autre société terrestre, il est le ferment de notre monde. La mission se distingue cependant radicalement d'un prosélytisme qui fait bon marché des libertés et du respect des personnes.
- Pour les chrétiens, l'Eglise apostolique est une Église missionnaire. L'Evangile est la Bonne Nouvelle pour tous les hommes et tous les peuples. La tâche de l'Église est d'annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ. « Malheur à moi, si je n'annonçais pas l'Evangile » (1co 9, 16) s'exclame l'apôtre Paul dans la Première Lettre aux Corinthiens.
- L'activité missionnaire en Europe ou dans les pays de mission vise à faire resplendir l'Évangile au cœur des personnes et des peuples, dans leurs milieux et dans leurs cultures. Elle est inconcevable indépendamment du dialogue avec les personnes auxquels cet évangile est destiné.
- Nous reprenons à notre compte ce paragraphe du Concile Vatican II :
« Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n'est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur. Leur communauté, en effet, s'édifie avec des hommes, rassemblés dans le Christ, conduits par l'Esprit Saint dans leur marche vers le royaume du Père, et porteurs d'un message de salut qu'il faut proposer à tous. La communauté des chrétiens se reconnaît donc réellement et intimement solidaire du genre humain et de son histoire ».
(L’Eglise dans le monde de ce temps, n°1)
- Nous ne faisons pas la mission contre le monde. Nous croyons profondément que « Dieu a tant aimé le monde qu’il lui a donné son Fils unique ! » (Jn 3, 16) Dieu est à l’œuvre en cet âge ! Notre mission s’inscrit dans celle du Fils qui aime le Père et du Père qui aime son Fils. Par l’Esprit Saint nous sommes unis à cette mission. Par l’Eglise, avec l’Eglise et en Eglise, nous devenons missionnaires. Ce n’est pas notre mission. Nous sommes appelés et envoyés.
II. Motifs : Pourquoi la Mission ? Pourquoi être, devenir missionnaire ?
Aujourd'hui, la tentation existe de réduire le christianisme à une sagesse purement humaine, en quelque sorte une science pour bien vivre. En un monde fortement sécularisé, est apparue une « sécularisation progressive du salut », ce pourquoi on se bat pour l'homme, certes, mais pour un homme mutilé, ramené à sa seule dimension horizontale. Nous savons au contraire que Jésus est venu apporter le salut intégral qui saisit tout l'homme et tous les hommes, en les ouvrant à la perspective merveilleuse de la filiation divine.
1. Alors, pourquoi la mission ?
L'urgence de l'activité missionnaire résulte de la nouveauté radicale de la vie apportée par le Christ et vécue par ses disciples. Cette vie nouvelle est un don de Dieu, et il est demandé à l'homme de l'accueillir et de le développer, s'il veut se réaliser selon sa vocation intégrale en se conformant au Christ. Tout le Nouveau Testament est un hymne à la vie nouvelle pour celui qui croit au Christ et vit dans son Eglise. Le salut dans le Christ, dont l'Eglise témoigne et qu'elle annonce, est la communication que Dieu fait de lui-même : « C'est l'amour qui non seulement crée le bien, mais qui fait participer à la vie même de Dieu, Père, Fils et Esprit Saint. En effet, celui qui aime désire se donner lui-même ».
Dieu offre à l'homme cette nouveauté de vie. « Peut-on refuser le Christ et tout ce qu'il a apporté dans l'histoire de l'homme ? Certainement oui. L'homme est libre. L'homme peut dire à Dieu : non. L'homme peut dire au Christ : non. Mais demeure la question fondamentale : est-il permis de le faire, et au nom de quoi est-ce permis ? »
2. A la question pourquoi la mission?
Nous répondons, grâce à la foi et à l'expérience de l'Eglise, que la véritable libération, c'est s'ouvrir à l'amour du Christ. En lui, et en lui seulement, nous sommes libérés de toute aliénation et de tout égarement, de la soumission au pouvoir du péché et de la mort. Le Christ, Jésus, est véritablement « notre paix » (Ep 2, 14), et « l'amour du Christ nous presse » (2 Co 5, 14), donnant à notre vie son sens et sa joie. La mission est un problème de foi ; elle est précisément la mesure de notre foi en Jésus Christ et en son amour pour nous.
3. Pourquoi la mission ?
Parce que, à nous comme à saint Paul « a été confiée cette grâce-là, d'annoncer aux païens l'insondable richesse du Christ » (Ep 3, 8). La nouveauté de la vie en lui est la Bonne Nouvelle pour l'homme de tous les temps : tous les hommes y sont appelés et destinés. Tous la recherchent effectivement même si c'est parfois de manière confuse, et tous ont le droit de connaître la valeur de ce don et d'y accéder. L'Eglise, et en elle tout chrétien, ne peut cacher ni garder pour elle cette nouveauté et cette richesse, reçues de la bonté divine pour être communiquées à tous les hommes.
III. Moyens : Comment devenir missionnaire ? Comment aller à la rencontre des hommes ?
L’Eglise a été fondée et existe pour faire connaître Dieu au monde et annoncer son règne qui vient.
En même temps, du fait de l’Incarnation, l’Eglise est située dans le monde. A la suite du Christ Evangélisateur, elle annonce en paroles et en actes. Elle épouse une attitude bienveillante et compatissante vis-à-vis du monde, en tant que Corps, où chaque membre a sa place et son rôle. Chaque chrétien est missionnaire ; en état de service ; invité à aller vers, à sortir, pour oser la rencontre.
Nous notons qu’être chrétien a évolué. On a dépassé le simple précepte d’Eglise à observer (« aller à la messe »). On cherche à être attentif à sa vie de foi dans le monde. On en connaît des joies et des difficultés (dans la culture laïque, dans les milieux professionnels et familiaux, à l’école, …).
Ce n’est pas facile, ni spontané, d’oser dire : « Je suis chrétien … en tant que chrétien, je pense … ».
Vivre en disposition de rencontre manifeste un désir de connaître, d’accueillir l’autre dans sa différence, d’établir un lien. Une démarche amicale apporte un abord positif (non conquérant ou condamnant). Cette disposition appelle à entrer dans l’humilité. Nous ne partons pas en vue d’obtenir la conversion, mais nous pouvons y appeler, dans le respect de la démarche libre de chacun.
Convertir, c'est-à-dire retourner les cœurs, c'est le travail de Dieu, cela lui est réservé. On peut espérer arriver jusqu'aux portes de la conversion mais, fondamentalement, le retournement du cœur se joue dans un tête-à-tête avec Dieu.
1. Le chrétien à la rencontre du monde : vivre et annoncer l’Evangile (la Bonne Nouvelle) :
Tout d'abord, évangéliser n'est pas transmettre un catalogue de vérités ou une multitude d’expériences, mais rejoindre des personnes. Les rejoindre dans leur vie, dans leurs questions, en particulier existentielles
C'est la raison pour laquelle la pastorale du deuil comme celles du baptême ou du mariage sont des espaces éminemment importants dans cette question de l'évangélisation. Rejoindre chacun aussi dans ses bonheurs, ses aspirations, ses désirs et ses fragilités.
Evangéliser, c'est donc d'abord provoquer la rencontre en vérité, aller au bout de la rencontre. (Les moines de Tibhirine en sont un exemple fort.)
Evangéliser, c'est faire naître le désir à partir des questions des gens.
Evangéliser, c'est provoquer le questionnement.
Evangéliser, c'est encore solliciter la liberté plus que laisser de la liberté.
Evangéliser, c'est aussi prendre le risque d'être passeur, témoin. On ne peut pas évangéliser sans s'impliquer personnellement. Témoigner en vérité et en profondeur, c'est prendre le risque d'être incompris.
Oui, nous avons besoin de communautés chrétiennes où l'on respire et où l'on fait l'expérience de Dieu
Et puis pour évangéliser, il faut ouvrir les Evangiles, c'est incontournable. Découvrir la parole de Dieu, se mettre à son écoute, le partager est un chemin d'apprentissage.
Evangéliser, c'est provoquer dans nos actes, puis dans nos paroles, sans agressivité, provoquer à la rencontre du Christ et à plus d'humanité.
2. Pour rencontrer, pour visiter, pour créer des liens :
(Anne Soupa et Christine Pedotti, Les pieds dans le bénitier, Presses de la Renaissance, 2010)
Les trois « ministères » (attitudes, services, des manières d’être) que nous avons reconnus dans notre vocation baptismale sont l'écoute, la bénédiction et l'espérance.
- Le ministère de l'écoute
Par le ministère de l'écoute, nous exerçons simplement la dignité propre des baptisés. Hommes et femmes de « bouche et d'oreille », nous écoutons ce que dit le monde, nous entendons, nous entrons en dialogue, entre nous et avec ceux qui ne connaissent pas le Christ, Écouter l'autre, c'est lui reconnaître sa pleine mesure d'humanité. Il nous suffit d'avoir les yeux tournés vers le Christ pour voir à quel point il exerça le tout premier ce ministère d'écoute.
On pense très souvent à ce que Jésus dit, comme s'il n'avait fait que parler, alors que plus souvent encore qu'il ne prend la parole, il questionne. « Que veux-tu que je fasse pour toi ? », « Pourquoi m'appelles-tu bon ? », « Qui s'est montré le prochain de l'homme blessé ? », en sont quelques exemples. Jésus n'est pas un faiseur de sermon ou de catéchisme, c'est un homme de dialogue. C'est à l'image du Christ que nous voulons remplir cette mission d'écoute.
- Le ministère de la bénédiction
Exercer le ministère de la bénédiction est simplement témoigner en actes de la bienveillance de Dieu envers l'humanité. Cette bienveillance s'exprime dès l'acte créateur : « Dieu vit que cela était bon. » Elle s'exprime dans l'Incarnation du Fils : « Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils Dieu n'a pas envoyé le Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé. »
Le Christ en est le témoin constant, il en est même l'expression vivante, en chair et en actes, depuis les Béatitudes jusqu'à la Croix : « Père pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu'ils font. »
Conformément à l'exemple du Christ, saint Paul ponctuera ses lettres de bénédictions et d'actions de grâces adressées aux communautés auxquelles il écrit : « Je rends grâce à cause de vous... »
Les hommes et les femmes de notre temps n'ont nul besoin que l'Église se joigne au chœur des prophètes de malheurs qui maudissent l'époque. Il suffit d'allumer la télévision pour entendre et voir, au journal du soir, la longue litanie des malheurs, scandales, crimes et guerres, ou plus simplement, le petit manège ridicule et pathétique des mensonges, susceptibilités et mesquineries diverses dont l'humanité se rend coupable quotidiennement.
Ce dont notre époque, comme toutes les époques, a besoin, c'est qu'on lui rappelle, à temps et à contretemps, que ce pauvre monde n'est pas promis au néant mais qu'il est aimé et sauvé.
Exercer le ministère de la bénédiction, c'est apprendre à reconnaître, dans les petites et les grandes choses, la trace de la vocation divine de l'humanité, ce que le pape Jean XXIII appelait « les signes des temps »,
La bénédiction en actes s'exprime dans la compassion. Le langage chrétien classique dit amour ou miséricorde. Il nous semble que le terme de compassion exprime bien « ce vivre avec », cet acte d'aimer en étant pleinement engagé.
Oui, heureux sommes-nous, si à cause du Christ et à son exemple, nous sommes capables de pleurer avec ceux qui pleurent, de souffrir avec ceux qui souffrent, de nous réjouir avec ceux qui sont dans la joie, tout simplement.
- Le ministère de l'espérance
Le ministère de l'espérance est la suite logique du ministère de la bénédiction. Si ce monde est sauvé, alors il a un avenir, et un avenir heureux. Notre temps si inquiet, à juste titre, a besoin de reprendre confiance. Et nous qui avons reçu les promesses divines, nous avons le devoir de rendre compte de notre espérance. « Et vous donc, soyez toujours prêts à rendre compte de l'espérance qui est en vous. » (1 Pierre 3, 15)
Le témoignage de l'espérance est l'une des missions les plus précieuses que nous avons à remplir. Y a-t-il plus belle chose à annoncer aux hommes et aux femmes de cette Terre que cet avenir ouvert où un Dieu bienveillant nous attend ? Entrevoir cela, même brièvement, change la vie ! Notre espérance ne nous fait pas mépriser ce temps, bien au contraire. Elle est comme une lumière qui éclaire nos pas et rejette les ombres derrière nous. Ce monde n'est plus la vallée des ombres et de la peur, parce que la lumière de Dieu l'illumine déjà : « Le peuple gui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière, sur les habitants du sombre pays, une lumière a resplendi. » (Isaïe 9, 1, lecture de la nuit de Noël)
Pour conclure :
« Le missionnaire est l'homme des Béatitudes. Avant de les envoyer évangéliser, Jésus instruit les Douze en leur montrant les voies de la mission: pauvreté, douceur, acceptation des souffrances et des persécutions , désir de justice et de paix, charité, c'est-à-dire précisément les Béatitudes, réalisées dans la vie apostolique (cf. Mt 5, 1-12).
En vivant les Béatitudes, le missionnaire expérimente et montre concrètement que le Règne de Dieu est déjà venu et qu'il l'a déjà accueilli. La caractéristique de toute vie missionnaire authentique est la joie intérieure qui vient de la foi.
Dans un monde angoissé et oppressé par tant de problèmes, qui est porté au pessimisme, celui qui annonce la Bonne Nouvelle doit être un homme qui a trouvé dans le Christ la véritable espérance. » (JP II, La mission du rédempteur, n°91)
Chaque chrétien est missionnaire ; en état de service ; invité à aller vers, à sortir. Chaque chrétien est appelé à être missionnaire ici, aujourd’hui, à Limoges, qu’en ferons-nous ?
Bernard Schoepfer cm
Limoges, le 21/12/2011